Fr 1re – Lecture de Montaigne, “Des Cannibales”, premier texte du bac

Christophe Colomb joué par Depardieu dans 1492 (Ridley Scott, 1992)

Voici la lecture à voix haute du texte ci-dessous :

« C’est une chose stupéfiante que la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car la déroute et l’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et selon toutes les commodités possibles, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissances ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être blessée, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents.

Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et à preuve, s’étant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et de tirer sur le reste du corps force coups de flèches, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, en hommes qui avaient semé la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans raison cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, et commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.

Je ne suis pas marri que nous remarquions l’horreur barbare qu’il y a en une telle action, mais  certes bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par tortures  un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.
(…) Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »

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