Fr 2nde – Cours du 12 mars : Commentaire de Romain Gary, La Promesse de l’aube, I, 1

“Je l’ai vue descendre du taxi, devant la cantine, la canne à la main, une gauloise aux lèvres et, sous le regard goguenard des troufions, elle m’ouvrit ses bras d’un geste théâtral, attendant que son fils s’y jetât, selon la meilleure tradition.

J’allai vers elle avec désinvolture, roulant un peu les épaules, la casquette sur l’œil, les mains dans les poches de cette veste de cuir qui avait tant fait pour le recrutement de jeunes gens dans l’aviation, irrité et embarrassé par cette irruption inadmissible d’une mère dans l’univers viril où je jouissais d’une réputation péniblement acquise de « dur », de « vrai » et de « tatoué ».

Je l’embrassai avec toute la froideur amusée dont j’étais capable et tentai en vain de la manœuvrer habilement derrière le taxi, afin de la dérober aux regards, mais elle fit simplement un pas en arrière, pour mieux m’admirer et le visage radieux, les yeux émerveillés, une main sur le cœur, aspirant bruyamment l’air par le nez, ce qui était toujours chez elle un signe d’intense satisfaction, elle s’exclama, d’une voix que tout le monde entendit, et avec un fort accent russe :

– Guynemer ! Tu seras un second Guynemer ! Tu verras, ta mère a toujours raison !

Je sentis le sang me brûler la figure, j’entendis les rires derrière mon dos, et déjà, avec un geste menaçant de la canne vers la soldatesque hilare étalée devant le café, elle proclamait, sur le mode inspiré :

– Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, Ambassadeur de France- tous ces voyous ne savent pas qui tu es !

Je crois que jamais un fils n’a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là. Mais, alors que j’essayais de lui expliquer dans un murmure rageur qu’elle me compromettait irrémédiablement aux yeux de l’armée de l’air, et que je faisais un nouvel effort pour la pousser derrière le taxi, son visage prit une expression désemparée, ses lèvres se mirent à trembler, et j’entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports :

– Alors, tu as honte de ta vieille mère ?

D’un seul coup, tous les oripeaux de fausse virilité, de vanité, de dureté, dont je m’étais si laborieusement paré, tombèrent à mes pieds ; j’entourai ses épaules de mon bras, cependant que, de ma main libre, j’esquissais, à l’intention de mes camarades, ce geste expressif, le médius soutenu par le pouce et animé d’un mouvement vertical de va-et-vient, dont le sens, je le sus par la suite, était connu des soldats du monde entier, avec cette différence qu’en Angleterre, deux doigts étaient requis là où un seul suffisait, dans les pays latins – c’est une question de tempérament.”

Le texte a été découpé comme suit :

I. Portrait de la mère du personnage principal (« Je l’ai vue (…) tradition »)

II. La glorification du personnage principal par sa mère (« Je l’embrassai (…) tu es »)

III. Les retrouvailles d’un fils et de sa mère (« Je crois (…) tempérament »)

I. Portrait de la mère du personnage principal (« Je l’ai vue (…) tradition »)

Vocabulaire difficile : goguenard = moqueur, gauloise = cigarette de marque La Gauloise, troufion = soldat (argotique)

Eléments d’analyses

  • Relevé : énumération de 3 CC (« devant la cantine (…) lèvres ») ;
    Sens : Le narrateur détaille et insiste sur le portrait de sa mère pour que le lecteur la visualise
  • Relevé : « canne » ->  vieillesse donc décalage par rapport aux autres + « gauloise aux lèvres » -> manque d’élégance, de féminité et d’argent  donc possible honte du pp
    Sens : Adoption du point de vue des soldats par le narrateur ; anticipe la moquerie, la voit à travers les yeux des autres
  • Relevé : « elle m’ouvrit les bras » et « en attendant (…) s’y jetât » => passé simple (ouvrit) contre participe présent (attendant, ici employé comme gérondif avec la préposition « en ») => action brève contre action longue
    Sens : L’accent est porté sur l’attente de la mère donc sur la gêne et la honte de son fils
  • Relevé : « théâtral » + « Meilleure tradition » => référence à la tradition théâtrale tragique
    Sens : à compléter !

    II. La glorification du personnage principal par sa mère (« Je l’embrassai (…) tu es »)
  Citation Relevé de procédés littéraires Sens des procédés littéraires relevés
« Tu seras un héros (…) de France »  

« Je sentis le sang me brûler la figure »

  « Le sang (…) cœur »
Hyperbole + énumération  


Hyperbole + métaphore    


Enumération + CL du corps et de l’émotion + connotations positives + main sur le cœur = syllepse de sens
L’accent est porté sur l’espoir et l’adoration de la mère pour son fils

L’auteur suggère sa colère et sa gêne  

L’auteur insiste sur l’aspect physique du portrait et sur la manipulation des sentiments du fils par la mère

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